Depuis 1944, le produit intérieur brut s’est imposé comme référence mondiale pour comparer la performance économique des États. Pourtant, certains pays affichant une forte progression de leur PIB connaissent une hausse parallèle des inégalités ou de la dégradation environnementale. La Norvège, par exemple, publie chaque année un rapport officiel qui complète systématiquement le PIB par d’autres indicateurs.Des institutions internationales remettent désormais en question la capacité du PIB à refléter la véritable santé d’une économie. Plusieurs gouvernements explorent des alternatives pour mieux rendre compte du bien-être collectif et de la soutenabilité de la croissance.
Plan de l'article
Le PIB, un repère central pour mesurer la croissance économique
Personne ne peut passer à côté de l’impact massif du produit intérieur brut au cœur de la mesure de la croissance économique. De Paris à Bruxelles, de l’Insee à l’OCDE, cet indicateur reste scruté, calculé et commenté par tous ceux qui veulent comprendre la dynamique d’un pays. Chaque trimestre, la publication du PIB provoque analyses, spéculations et arbitrages dans les sphères économiques et politiques.
A lire également : Millennials : combien gagnent-ils vraiment ?
Pour obtenir ce fameux PIB, trois grandes méthodes se distinguent, chacune mettant en lumière une lecture différente de l’économie :
- On additionne toutes les valeurs ajoutées créées par les secteurs, qu’il s’agisse de la santé, de l’industrie ou des services.
- On s’intéresse aux emplois du PIB, à savoir : consommation totale, investissement, et différentiel entre importations et exportations.
- Ou bien on se concentre sur l’approche par les revenus, où l’on additionne salaires, bénéfices, impôts sur la production, tout en retranchant les subventions à la production.
Le calcul n’oublie ni les impôts sur la production, ni les importations : ceux-ci s’ajoutent tandis que les subventions viennent en diminution afin de refléter fidèlement le volume de l’activité économique.
A découvrir également : Options pour les investisseurs débutants : une approche progressive pour commencer
Il existe un écart, qu’il ne faut pas négliger, entre PIB nominal et PIB réel. En neutralisant l’inflation, on compare ce qui est comparable. Le PIB par habitant apporte, quant à lui, un éclairage sur le niveau de vie moyen, situant la France dans la moyenne européenne, loin devant certains pays mais en retrait par rapport aux plus prospères.
Bien plus qu’un total, le PIB façonne l’ensemble de la mesure de l’activité économique. Il guide les grandes décisions publiques, déverrouille ou non des financements internationaux, et sert de repère pour les majeurs projets d’investissements. Or, sa prépondérance laisse dans l’ombre des pans entiers de la société : le PIB ne capture ni la qualité de vie, ni les dégâts collatéraux d’une croissance effrénée.
Pourquoi le PIB ne suffit pas à refléter la richesse d’un pays ?
La richesse qu’exprime le PIB reste une illusion lorsqu’elle ignore la répartition des ressources. Un score élevé peut dissimuler une misère réelle ou un fossé gigantesque entre les citoyens, un phénomène minutieusement analysé par des économistes comme T. Piketty et E. Saez. L’inégalité ne transparaît que rarement dans la froideur d’un chiffre global.
Difficile également d’y voir la véritable qualité de vie derrière la statistique,santé, accès aux soins, scolarisation ou espérance de vie, aucun de ces aspects n’est traduit par le PIB. L’IDH, fruit des travaux d’Amartya Sen, propose une lecture élargie, mêlant revenu, éducation et santé pour décrire le développement humain. Florence Jany-Catrice, figure française du sujet, insiste : le véritable progrès se repère dans le bien-être collectif, pas simplement dans l’accumulation de richesses.
La croissance portée par le PIB n’est pas sans revers : exclusion sociale, précarité persistante, pression dévastatrice sur l’environnement… Rien ne distingue dans le calcul officiel entre une activité bénéfique et une activité nuisible. Le bénévolat, le travail réalisé à la maison, la préservation ou l’épuisement des ressources naturelles : tout cela échappe à la mesure. Il existe pourtant d’autres outils, comme le revenu national brut, ou des indices hybrides qui tentent de donner une vision plus globale.
Se limiter au PIB par habitant, c’est se détourner de la réalité vécue. Vivre mieux, avoir accès à la justice, respirer un air pur, toutes ces aspirations restent hors champ. À chaque pays son parcours, souvent bien plus complexe et nuancé que ne le laissent supposer les courbes de croissance.
Les limites du PIB : ce que l’indicateur ne prend pas en compte
On continue à accorder une place centrale au PIB pour la croissance économique, pourtant la portée de ce chiffre reste bien limitée. Il additionne la valeur produite sans s’interroger sur l’utilité, l’origine ou la qualité de cette production. Les grandes fractures demeurent invisibles : comment voir les inégalités sociales, territoriales ou de genre dans une somme froide ? Même constat pour le chômage ou la précarité, absents des radars du PIB.
Quelques aspects cruciaux qui échappent totalement à cet indicateur :
- L’économie informelle, souvent massive dans de nombreux pays, ne laisse aucune trace dans les statistiques officielles.
- Le travail non rémunéré, l’engagement bénévole, la solidarité entre voisins ou familles, autant de liens et de gestes ignorés dans les comptes nationaux.
- La question de la soutenabilité : extraire davantage de ressources naturelles, générer une activité, oui, mais à quel prix pour l’environnement ?
De nombreuses organisations tirent la sonnette d’alarme. Rester focalisé sur une croissance purement comptable, c’est tourner le dos à des enjeux majeurs : l’épuisement des écosystèmes, la santé de la population, l’espérance de vie menacée dans certains territoires.
Les Objectifs de développement durable (ODD), adoptés à l’échelle internationale, incitent à une vision plus large. En particulier, l’ODD 8 veut associer emploi décent, respect de l’humain et souci de l’environnement à la croissance. Du côté du PIB, rien ne filtre sur la justice sociale ou sur le devenir du vivant. Il y a là une cécité persistante.
D’autres indicateurs pour une vision plus complète de la croissance
Le PIB conserve son aura mais n’est plus seul sur la scène. D’autres outils s’imposent dans les débats et nourrissent les décisions politiques. Leur point commun : proposer une lecture élargie de la croissance économique, intégrant la qualité de vie, la réduction des inégalités ou la protection de l’environnement.
Parmi ces instruments, l’indice de développement humain (IDH), élaboré par le PNUD sous l’influence d’Amartya Sen, associe espérance de vie, accès à l’éducation et revenu national brut par habitant. L’IDH met au jour les disparités cachées entre pays qui, pris isolément, présenteraient un PIB similaire. On ne juge plus seulement la performance : il s’agit de peser la capacité réelle de chacun à mener une vie longue, digne et instruite.
Cette démarche se retrouve dans différentes initiatives officielles. L’économie sociale et solidaire met l’accent sur la création de valeur en dehors des circuits strictement marchands. Les indicateurs de développement durable rappellent la nécessité de gérer les ressources naturelles de façon responsable, tout en luttant contre la pauvreté. En France, la Loi PACTE comme le Plan France Relance introduisent progressivement des critères sociaux et écologiques dans l’évaluation de la performance économique.
Cette diversification des indicateurs traduit un changement profond d’époque. Aujourd’hui, la notion de développement recoupe une réalité plus vaste que la simple croissance : il devient vital d’articuler indicateurs quantitatifs et qualitatifs pour rendre compte d’un progrès global qui ne sacrifie ni l’humain ni le climat.
Au fond, chaque indicateur propose un récit, dicte des priorités et oriente les politiques. Le choix ne se limite pas à une affaire de chiffres : il esquisse déjà la société à bâtir demain. Tout l’enjeu est là : décider ce que l’on retient, et choisir ce que l’on refuse de passer sous silence.